dimanche 1 août 2010

Blake et Mortimer - La Marque Jaune, E.P. Jacobs 1956

Il y a dans toute bédéthèque un album majeur. Un de ceux qui restent dans les souvenirs et qui, consciemment ou non, ont marqué notre jeunesse. Pour beaucoup d'entre nous, cette marque est jaune et prend la forme de la lettre grecque "µ". Il s'agit du sixième album de Blake et Mortimer mais seulement de leur troisième aventure. C'est ainsi que s'opère le premier tournant dans l'oeuvre d'Edgar P. Jacobs. Il y en aura d'autres dans cette B.D comme nous allons le voir.

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Jusqu'ici, les deux premières histoires (Le Secret de l'Espadon et Le Mystère de la grande pyramide) s'étaient déclinées en trois tomes pour l'une (*), en deux pour l'autre. Ici, l'intrigue est resserrée en un seul album contractant également la notion de temps et de lieu et la rendant encore plus nerveuse. Les albums suivants ne dérogeront pas à cette règle à l'exception du dernier, "Les 3 formules du professeur Sato", paru vingt ans plus tard et dont seul le premier épisode sera signé de l'auteur, avant d'être achevé, après sa mort, par le regretté Bob de Moor bien plus tard encore.
Autre tournant, et non des moindres, nous ne sommes plus dans les grands espaces et l'unité de temps fictive (la 3ème guerre mondiale), ni dans l'espionnage et la résistance, et encore moins dans la quête ésotérique au coeur de l'Egypte qui caractérisaient les titres précédents. L'action, ici, se déroule dans le Londres de 1953(*) peu avant Noël, dans une réalité noire et pluvieuse, la majeure partie de l'album étant dessinée de nuit. Une nuit angoissante qui fait contraste avec les scènes d'intérieur vivement éclairées et renforçant encore le coté polar(**) des scènes. Comme d'habitude, on trouvera des rebondissements à chaque page, le découpage imposé par la parution hebdomadaire imposant de tenir le lecteur en haleine à chaque planche.
C'est aussi dans cet album que Nasir, le fidèle compagnon indien et musulman de nos héros, (sergent du Makran Levy Corps commandé par Blake et devenu ensuite serviteur de Mortimer) apparaitra pour la dernière fois sous la signature de Jacobs. Disparition qui coïncide avec la période de décolonisation. Censure ou auto censure, nul ne sait. Mais c'est également un tournant pris par l'auteur que de supprimer ce personnage clé par la suite.
On peut reprocher à cet album ce qui le "date" aujourd'hui et qui est le fruit de l'époque et d'un code plus ou moins larvé des
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"publications destinées à la jeunesse". Par exemple cet excès de didascalies et ces longues tirades dues au fait que la lecture devait primer sur l'image, cette quasi absence de personnages féminins ou dont les rôles sont limités de toutes façon à ceux de gouvernante ou d'épouse modèle. Cela pouvait sembler normal en ces années ou les écoles n'étaient pas mixtes et ou les BD d'aventures étaient en général réservées aux garçons, tout comme le petit pamphlet moralisateur de Blake à la fin, très typique la aussi.
Si l'on fait abstraction de ces points, plus relatifs à un contexte qu'à une réelle volonté, on plonge alors dans des vignettes d'un réalisme stupéfiant (Jacobs travaillait souvent sur la base de photos), où les jeux d'ombres et le travail sur la lumière laissent entrevoir une ville fantomatique à l'instar de ce malfaiteur trouant la nuit de ses yeux, points lumineux maléfiques en opposition aux torches et aux phares utilisés par nos héros. Une nuit teintée de couleurs froides et laissant deviner en arrière plan les squelettes des grues de Limehouse Dock. L'effet est d'autant plus saisissant que, fait rare à l'époque, le découpage, très cinématographique, alterne plans serrés et plans larges, gros plan sur une main tenant un couteau avant de s'élargir sur la scène, et panoramiques. Un travail d'orfèvre visuel avec un luxe de détails : la doublure d'un manteau, le reflet d'une grille dans une flaque éclairée par un lampadaire, les cablages d'une grue ou simplement la Tour de Londres reproduite dans les moindres recoins.
Le lecteur assidu de Blake et Mortimer fera une dernière abstraction : ne pas tenir compte d'une erreur chronologique quand à la fin de l'album, le vilain de l'histoire explique qu'il a rencontré son acolyte pris de folie à une époque située avant "Le Secret de l'Espadon" alors que celui-ci a perdu la raison après "Le Mystère de la grande pyramide".
Mais est ce vraiment important en regard de la qualité de cet album que j'espère vous avoir donné envie lire ou de relire ?
Serval
La Marque jaune - E.P. Jacobs, Ed. Blake & Mortimer, 14,50 €
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(*) La publication des planches à commencé en 1953 dans Tintin. L'album est sorti en 1956. De m^^eme j'ai retenu la numérotation actuelle des albums préceédents, "Le secret de l'Espadon" étant paru initialement en deux tomes.
(**)Synopsis : Suite à une succession de méfaits spectaculaires commis par un malfaiteur qui signe ses actes d'un "µ", le capitaine Blake chargé d'aider l'Inspecteur Kendall de Scotland Yard fait appel à son ami le professeur Mortimer. Lors d'un diner au Centaur Club il font la connaissance du Pr Vernay, du juge Calvin, du journaliste Macomber et du Dr Septimus. Peu après, Vernay puis Macomber sont enlevés, puis tandis que Calvin et Septimus disparaissent à leur tour, Mortimer découvre un lien entre ces quatre hommes. Un livre intitulé "l'onde Mega " qui a causé un scandale 30 ans plus tôt. Mais qui est revenu se venger ?

3 commentaires:

  1. Bien.

    Ça donne envie de relire avec un oeil d'historien.

    J'aimais bien Blake et Mortimer mais je trouve que ces albums ont assez mal vieilli...

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  2. Ils étaient représentatifs d'un époque. C'est d'ailleurs un style qui se perpétue avec les différents nouveaux auteurs qui respectent ce "cahier des charges" avec un point notable toutefois, l'introduction de personnages féminins.

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  3. Je regrette mais les "reprises" par d'autres auteurs sont toujours catastrophiques. Personne ne vaudra jamais E.P Jacobs.
    Je viens de relire le Mystère de la grande pyramide et le piège infernal et je trouve que ces scénari sont toujours adaptés à notre époque.

    M. Jacob était sûrement l'un des plus grands auteurs de BD, comme les irremplaçables Franquin, Goscinny, Hergé, et tant d'autres.

    La BD d'aujourd'hui est sans saveur; les mangas me font vomir et les scénaristes à court de bonnes idées.

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